dicembre 18, 2018

Une Europe à plusieurs

Dans un manifeste récent, Beate, Serge, et Arno Klarsfeld, connus pour leur action destinée à  remettre à la justice les criminels nazis, appellent à défendre la construction européenne, qui,  après six décennies de détente et de progrès, risque d’être mise  en danger lors du vote aux prochaines élections européennes. « Seule une Europe unie pourra trouver les solutions pérennes contre l’immigration illégale tout en préservant les droits d’asile »[1]. Or, c’est un peu à l’envers que les choses peuvent désormais se passer. En effet, c’est seulement dans la mesure où un accord sera trouvé entre les états de l’Union européenne sur la question de l’immigration que l’Europe pourra poursuivre sa construction ou, au moins, se maintenir. Mais aucun gouvernement ne veut risquer de donner à ses concitoyens (électeurs aux prochaines élections) l’impression de se laisser contraindre par l’Europe, c’est-à-dire par les autres états, à accueillir plus de migrants que les autres, voir à accueillir des migrants tous court. L’hostilité à l’égard de politiques migratoires libérales est en quelque sorte un condensé de l’hostilité à l’égard de tout ce qui ne relève pas du « national » et donc aussi de ce qui relève d’un accord, transnational, entre états. C’est ainsi que les diverses formes de refus d’une quelconque politique d’accueil de l’immigration en Europe rejoignent bien souvent le refus de la notion même d’une union entre états européens.

Il est, certes, légitime de critiquer une union européenne où les libertés économiques sont garanties au détriment des solidarités (la seule solidarité est celle qui a permis de sauver, sans le réformer, un système bancaire en faillite) et où les véritables organes dirigeants se trouvent hors de portée des électeurs[2]. Que la critique débouche sur un autre projet politique pour l’union européenne est une chose,  toute autre est qu’elle débouche sur le rejet de tout ce qui n’est pas « national » et donc sur le rejet de l’idée même d’une union entre états européens. Le refus de toute forme d’accueil de l’immigration n’est pas sans lien avec le refus du principe même de la démocratie, c’est-à-dire le principe d’une gouvernance qui procède non d’un principe unique, mais d’un accord (et de compromis) entre principes divers. Puisque l’idée d’une gouvernance européenne est peu ou prou la transposition au niveau des états de la diversité même qui définit la démocratie, il devient de plus en plus clair que le rejet de tout accord sur une politique d’accueil de l’immigration rejoint le rejet de  l’idée même d’une union entre états européens et finalement  le rejet de l’idée même de démocratie.

Car la démocratie, avant d’être définie comme le gouvernement de la majorité, est fondamentalement la diversité et la coexistence d’opinions, options, projets et, par là même, de programmes de gouvernement possibles. Or, ce même pluralisme qui est combattu au niveau d’un état au nom d’une prétendue unité « méta-démocratique », le « peuple », est tout aussi  insupportable au niveau d’une association entre états européens.  L’existence d’instances indépendantes de la majorité politique du moment, comme une cours constitutionnelle, la justice en général et les médias, qui se trouve combattue par les tenants  du peuple qui parle d’une seule voix – et qui partage une même jouissance normale[3] – est aussi ce qui est refusé dans la notion d’instances  transnationales. C’est tout ce qui, par sa diversité même, sur le plan politique, culturel, religieux,  suppose l’inexistence d’une Unité fondamentale S(Ⱥ) et donc l’existence du « plusieurs » qui en tient lieu, avec ses instances décisionnelles propres, qui est refusé.

Choisir l’Europe, c’est donc d’abord choisir le principe même de la pluralité des projets, des cultures, des styles de vie, comme condition d’actions politiques qui recherchent du commun sans donner lieu à des identifications communautaires ségrégatives[4].

Alfredo Zenoni

[1] Le Vif, L’express,  n° 46, 15/11/2018.

[2] Approfondir la démocratie pour sauver l’Europe, Le soir, 25/09/2018.

[3] Tandis que pour le ministre polonais des affaires étrangères, ce qui se passe dans les autres pays de l’Europe est « un nouveau cocktail de cultures et de races, un monde de cyclistes et de végétariens ne jurant que par les énergies renouvelables et luttant contre toute forme de religion. » Par contre, « ce qui meut la plupart des Polonais, ce sont la tradition, la conscience historique, l’amour du pays, la foi en Dieu et une vie de famille normale. » (Henry Foy, Poland’s New Majoritarians, The American Interest. Cité in I. Krastev, Le destin de l’Europe, Premier Parallèle, Paris, 2017).

[4] E. Laurent, Desideri decisi e gaie passioni in democrazia, Desideri decisi di democrazia in Europa, SLP, 2018, p. 136.