gennaio 6, 2019

L’ignorance de l’Europe

Pour le soixantième anniversaire de ce premier acte de l’Europe, le Président de la République Italienne, Sergio Mattarella, a annoncé : «  Les européens sont faits, il faut maintenant faire l’Europe ! », en faisant ainsi allusion  à une autre phrase fameuse : l’Italie faite, il faut maintenant faire les Italiens » qu’aurait  prononcé Massimo D’Azelio à l’aube de l’Unité italienne en 1861. En comparant les situations, la référence est claire et concerne la difficile gouvernance et  l’intégration de peuples aussi hétérogènes et différents entre eux. Être Italien ou être Européen touche à l’identité et donc à une question d’identification à un signifiant fondamental. L’amour et la haine pour l’Europe ne peuvent pas ignorer ces mécanismes d’identification déjà explorés par Freud dans « Psychologie des masses et analyses du  Moi ». Sans idéaux symboliques et sans passions il ne se produit  ni identification, ni identité.  L’ambivalence affective face à l’Europe est liée à la complexité du « se sentir européen », expression encore très précaire et confuse pour les citoyens de l’Union.

L’Histoire nous  transmet  que les Pères fondateurs avaient pensé à une  Europe des peuples, « étendue  de l’Atlantique à l’Oural »[1], comme le déclarait le Général De Gaulle, une Europe traversée par le romantisme, d’un idéal supranational, né d’un esprit de l’après-guerre et du cri : « Plus jamais ça ! ». Peut-on aujourd’hui dire qu’il y a « un rêve européen » tel qu’était  annoncé auparavant le « rêve américain » ? A la fin des années cinquante, ce rêve européen signifiait en premier lieu : la Paix ! Cela voulait dire accepter la différence des États, resserrer les alliances avec des ennemis héréditaires contre lesquels tant de sang fut versé dans les années et siècles précédents. Que reste-t-il aujourd’hui de ce rêve ? Ma génération, née avec l’Europe des six premiers pays signataires, n’a pas connu de guerre et, pour la première fois, une pleine génération a vécu sans la blessure directe, intime, dévastatrice, de la guerre, dans ses propres maisons. Cette situation privilégiée et inconnue de nos parents et de nos grands-parents est souvent considérée comme normale et  l’écho des canons et des bombardements entre France, Allemagne, Angleterre, Italie, Espagne appartient au passé de nos livres d’histoire. Pourtant la fin des guerres européennes n’a pas inauguré la fin des haines, ni affirmé une harmonie européenne. La guerre, qui a toujours été celle des marchés, fait aujourd’hui l’économie des batailles ; mais continue à être féroce et animée d’une volonté d’hégémonie et de pouvoir. Le Parlement européen, avec ses 750 députés élus démocratiquement par les citoyens des états membres, est la seule institution élue du peuple européen, mais dans les faits son pouvoir est extrêmement limité et l’hémicycle de Strasbourg est souvent le théâtre d’attaques, d’accusations et de violences verbales, quand il ne s’agit pas clairement d’insultes. L’actuelle Europe ne parvient pas à conjuguer les impératifs de l’économie et du marché avec les idéaux d’union et de liberté. Les intérêts économiques et les égoïsmes qui s’y associent, ne semblent pas trouver une articulation facile avec le rêve d’une Europe démocratique fondée sur la confiance réciproque et la solidarité. La crainte des nouvelles vagues migratoires a révélé de façon lancinante la crise politique européenne, démontrant l’autre face de l’Union, celle de l’indifférence, qui est souvent le masque de l’intolérance et de la haine. De nouveaux fantômes s’agitent aux racines d’un racisme retrouvé, déjà prophétisé par Lacan qui, dans « Télévision », en anticipait la montée, en y indiquant la cause dans les tensions qui s’ouvrent entre les semblants de fraternité, « l’humanitairerie de commande »[2] , et ce qui est insupportable dans la jouissance de l’autre.  La guerre n’est pas seulement entre les cultures mais avant tout entre les différentes modalités de jouir, qui sont à leur tour ordonnées et commandées par la férocité du Sur-Moi.   Le discours capitaliste subordonne la jouissance aux objets et à leur consommation effrénée. La circulation des objets de production est la principale préoccupation de l’économie européenne confrontée entre autres au surplus des produits excédentaires. Les « quotas de production » imposés par l’UE n’ont pas réglé les problèmes de conflits entre les États, et la Cour de Justice Européenne multiplie condamnations et sanctions envers les pays insubordonnés.  L’Italie par exemple dépasse depuis des années son quota de production de lait, contrevenant les accords stipulés par Bruxelles. Il est intéressant que ce soit justement le lait, un des produits les plus sensibles dans les débats économiques de l’Union, débats qui produisent le mécontentement des éleveurs frustrés par l’imposition des limitations. Les producteurs veulent avoir droit à plus de lait et regardent « d’un regard empoisonné » les pays concurrents ! La vignette augustinienne que Lacan a souvent commentée[3], n’est pas loin de cet antique combat.  La haine procède de la jouissance de l’autre, de l’invidia d’une jouissance insupportable car elle apparait supérieure, meilleure et quoiqu’il en soit, différente de la mienne.

L’amour et la haine pour l’Europe passent donc par la voie de l’objet. Projeté, produit, immergé dans la circulation du marché, désiré, consumé, l’objet est au cœur du discours capitaliste, tel que l’a formulé Lacan dans les années soixante à travers une petite inversion d’écriture du discours du maître.  En faisant du discours capitaliste le modèle de la consommation moderne, Lacan en a souligné l’astuce et l’accélération, mais en a aussi indiqué le pouvoir destructif, montrant comme il se consume lui-même dans la folie de la consommation : « ça se consomme si bien que ça se consume »[4].

Il est à relever que l’Europe du Traité de Rome de 1957 a ses racines dans la CECA, c’est à dire, dans une organisation née quelques années auparavant autour de deux matières fondamentales : le charbon et l’acier, deux « objets » tellement incontournables pour l’énergie et l’industrie, qu’il fut urgent après-guerre d’en régler la production et la consommation, c’est-à-dire la modalité de jouissance. S’en suivront tous les objets de production-consommation de la future Communauté Économique Européenne qui passeront au crible de ce dispositif régulateur.

Dans son récent article : « Le triomphe des objets »[5], Marie Hélène Brousse indique comment la crise que traverse aujourd’hui la France, parmi lesquels « les gilets jaunes » en sont les derniers avatars, met au premier plan de la politique non pas les idées mais les objets ! L’actuel nouveau discours du Maître pose les objets au poste de commande, celui d’agent, cependant à la différence du discours analytique, ici l’objet est dans la position de domination, il est au centre, et plus précisément au centre des dérives subjectives[6]. Ces dérives ne regardent pas seulement la France, ils représentent une menace pour toute l’Europe. L’Europe elle-même risque de se situer à la place de l’objet, et plus précisément à l’objet déchet, si son fonctionnement reste réduit aux termes de marché et de finance.  Si les rapports entre les pays membres est uniquement lié aux contrôles suspicieux de la mesure des bilans, des confrontations colériques, des menaces réciproques d’expulsions ou d’extractions, il n’y aura pas de place pour l’Europe des idées, de la culture et des rêves.

Le risque majeur pour l’Europe n’est pas celui d’être haïe de ses détracteurs, mais celle de se haïr elle-même, poursuivant dans l’ignorance (autre passion de l’Être) de l’Autre qu’elle rencontre en elle-même, cette ignorance qui produit le refus de l’Autre de soi, qui est en soi.

Refuser la confrontation d’avec l’Autre contenu en soi-même, conduit à la haine, chose insupportable qui est alors projetée sur l’Autre à haïr : l’étranger, le migrant, et aussi le concurrent dans les quotas d’un lait qui ne suffisent jamais, car c’est l’Être lui-même de celui qui possède l’objet convoité, qui est la cible de la haine.

Le pari de l’Europe est donc de pouvoir consentir à cette altérité intime, assumant la responsabilité de ses propres divisions, des contradictions structurelles, sans renoncer à la confrontation avec la différence.

Cinzia Cosali

[1] Formulation  prononcé par da Charles De Gaulle le 25 mars 1959, lors d’une conférence de presse: “Nous qui

vivons entre l’Atlantique et l’Oural, nous qui sommes l’Europe”

[2] cf. Lacan J. en « Autres écrits », Télévision, Seuil, Paris, 2001, p.534

[3] cf. Lacan J. en « Écrits », Seuil, Paris, 1966, L’agressivité en psychanalyse, pp.114-115

[4] Lacan J., Conférence donnée à l’Université de Milan,  le 12 mars 1972, in  Lacan in Italia 1953-1978, Lacan en Italie, Milano, La Salamandra, 1978.

[5] Cf. https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2018/12/LQ-806.pdf

[6] Idem