gennaio 8, 2019

Contre une Europe indifférente

L’amour comme arme pour répondre à la haine – c’est ainsi que les choses nous sont présentées dans le camp des idéaux, des Idéaux du Moi pour reprendre le terme freudien. Comment pourrions-nous tous souhaiter que l’amour pour l’Europe réussisse à vaincre la haine engendrée par ses détracteurs, plus ou moins explicites, tant intérieurs ( Le Pen en France et Vox en Espagne ) qu’extérieurs ( Trump ou Bannon à la tête )! Mais une pastorale de l’amour ne suffira jamais à neutraliser le discours de la haine, ni à répondre aux discours qui tuent. Il faut quelque chose de plus que l’enthousiasme de l’amour, il faut un amour qui n’ignore pas le ressort qui l’anime…avant qu’il débouche sur la haine (cf. la finale soudaine et inattendue du Séminaire Encore  de Jacques Lacan : “ la vraie amour débouche sur la haine ”.) Non, l’amour pour l’Europe ne la fera pas plus exister que la haine elle-même sur laquelle elle débouche, à rencontrer ses limites dans l’étrangeté de la jouissance de l’Autre, lorsqu’elle se sent assiégée par elle. C’est une des conséquences imprévues  que nous pouvons extraire, après l’enthousiasme précipité qu’a engendré pour beaucoup la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, nous constatons la fragilité de l’identité européenne, au-delà du projet d’unification économique censé l’alimenter, lorsqu’elle se confronte à ses nouveaux problèmes. Tout comme Manuel Castells le signale dans l’excellent ouvrage dont il est l’éditeur, La crise de l’Europe : “ Dans l’ensemble, l’identité européenne est une identité faible. Et sa faiblesse la rend vulnérable à n’importe quelle perturbation importante dans l’Union européenne, qu’elle soit économique, géopolitique ou migratoire”[1].

Remarquons ensuite un trait de structure que la psychologie la plus banale répète sans en tirer les conséquences : l’indifférence s’oppose autant à la haine qu’à l’amour, à l’hainamoration ( Lacan, à nouveau ). Les oscillations entre l’amour et la haine envers l’Europe se produisent d’une façon que l’histoire ponctue en des tours inattendus. Le Brexit est sans aucun doute un des ces tours, qui secoue très fortement aujourd’hui le vieux continent. Il y a l’amour et il y a la haine, c’est certain, mais le pire serait l’indifférence qui alimente la conversion du premier dans la seconde. C’est bien l’indifférence qui peut corroder l’Europe, sans savoir comment faire virer la haine – la ségrégation inhérente à la jouissance de l’Autre – à l’amour d’un lien qui se coagule en une identité, toujours illusoire par ailleurs.

L’indifférence est le mode dans lequel se manifeste parfois la troisième passion de l’être, l’ignorance. Le mieux dans ce cas est de chercher à savoir ce que l’on ignore par une docte ignorance, et cela afin de sortir de la pire indifférence. Dans ce transit passionnel, la logique est la suivante : de l’amour à l’indifférence, de l’indifférence à la haine imprévue. La pure ignorance, non la docte, est le point de passage d’une passion à une autre. Au contraire, la docte ignorance est celle qui ne doit pas mettre sa confiance dans l’amour, moins encore que dans la haine, afin de sortir de l’indifférence. Il faut pour cela un désir qui se mette à l’épreuve de la ségrégation structurale de la jouissance de l‘Autre, de ses manières de vivre. Face à cette ségrégation structurale, mieux savoir ceci : nous ignorons de fait ce qu’est aujourd’hui l’Europe dans la diversité de ses modes de vie. Pour sortir de l’indifférence, il est nécessaire de prendre son point de départ de cette docte ignorance.

Ce qui définit peut-être le mieux l’Europe aujourd’hui est précisément l’indifférence, cette indifférence pour ce qui se présente à l’intérieur et au bord des ses frontières : la migration, l’augmentation des nationalismes recouverts par le patriotisme, et le manque de solidarité entre ses membres, y compris lorsque l’un d’entre eux décide, avec dépit, de faire son Brexit particulier. En Espagne, par exemple, après des décennies d’ardeur amoureuse à se sentir européen, commencent à apparaître des signes très clairs d’ambivalence envers l’Union Européenne. Les choses n’étaient pas comme on l’espérait. Le “ conflit catalan “ , la meilleure expression en réalité du conflit de l’Espagne avec elle-même, n’a fait que rendre manifeste cette ambivalence historique envers les autres nations européennes, toujours plus assuré de son patriotisme, aussi nationaliste en fin de compte que n’importe quelle autre. Le nationalisme espagnol s’exprime actuellement dans une indifférence croissante envers l’Europe, laquelle vient mettre en doute ses propres décisions judiciaires contre les souverainistes catalanes, placés depuis plus d’un an en “ détention préventive “. Manuel Castells peut écrire dès lors, à propos de ce qu’il considère comme “ l’épreuve de feu de l’identité européenne : “ si dans les premières ratifications en Espagne et au Portugal le vote pro-européen l’a emporté avec facilité, encore qu’avec un taux de participation très bas ( autour de 40% ), cela était dû au fait que les européens du sud ont toujours vu l’Union Européenne comme un bouclier protecteur contre ses démons autoritaires et nationalistes. En outre, les catalans  et les basques sont les plus européens d’Espagne ( à l’égal des écossais au Royaume-Uni ), parce qu’ils aspirent à la protection que l’Union Européenne exerce contre ses propres Etats-nation. “[2] Dans ce puzzle, il ne semble pas que l’actuelle Europe des Etats-nation, plus bureaucratique que solidaire, soit en mesure de trouver la pièce qui la rendra absolument in-terminée et interminable.

Dès lors, une Europe des nations ou des régions ne pourra pas faire progresser un projet comme celui qu’ont initié les fondateurs de l’Union. Et si c’était plutôt une Europe des citoyens, une Europe des citoyens européens pris sur un pied d’égalité, qui puisse garantir la difficile coexistence d’espaces toujours plus denses et complexes ?

  

Miquel Bassols

traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun

[1]‘ Manuel Castells et al. La crise de l”Europe, Alianza Editorial, Madrid, 2018, p. 276.

[2] Ibidem, p. 286.